Obscur voyageur

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Si je vous racontais ce que j’ai entraperçus au fond de la grotte, vous me prendriez surement pour un fou, ou un sage. Peu importe plus que l’envie de raconter mon expérience, transmettre ce savoir. Je ne saurais dire si tout ça n’était qu’un rêve, une illusion de l’esprit ou la réalité, je l’espère seulement…

 

Il y a quelques jours, un flash m’a traversé l’esprit. Accoudé au bar, j’écoutais tous ces anonymes autour de moi. Les conversations avaient pour seules différences les détails, les sujets étaient les mêmes: le sexe, les drogues et la politique. Autrement dit, la survie de l’espèce, comment faire passer la pilule, comment la refiler à d’autres. La seule constante dans tout ça, c’est le temps. Impalpable, intangible, invisible et pourtant il est là, définissant notre naissance et notre mort… Apparition, disparition comme un mauvais tour de magie. Et si c’était ça la plus grande peur de l’humanité, être un mauvais tour de magie? Nous aspirons tous à l’immortalité, à part-peut-être ceux qui ignorent le futur, mais ils sont peu nombreux. Grandir est l’expérience la plus difficile à réaliser, parce qu’au fond, peu importe le résultat. L’important c’est d’être encore là à un instant inconnus…

”Je vous sers un verre?”

 

Cette inconnus m’avait sortit de ma torpeur. Loin du monde, plongé dans mon esprit, j’avais moi-même complètement ignoré le temps qui passe et cette fille m’avais surpris. Prisonnier des limites de mon corps, j’ai plongé dans ses yeux, un fourmillement entre mes jambes et j’ai hoché la tête. Je n’aurais pas su expliquer le big bang implosant au fond de mon être à cet instant. Ni les mots, ni le temps n’aurait suffit. Puis tout a disparut en un seul sourire, j’ai observé un autre univers se créer un bref instant et la réalité m’a rattrapé comme une grosse gifle. La soirée s’est poursuivis mais je suis rentré seul, une énième fois de plus, je ne sais pas vraiment pourquoi, ni comment. Je n’avais simplement pas la tête à ça. Tout cela me paraissait si complexe, et en même temps si simple. Un paradoxe, j’étais coincé dans un paradoxe et je ne savais comment en sortir. A chaque pas, je sentais cette chaleur m’envahir, cette même énergie que j’avais enfant et qu’un jour j’ai perdu. Force de l’habitude, de vivre dans un monde de plus en plus rapide, où l’on oublie de contempler, où chaque geste compte… Tout à pris beaucoup trop d’importance, la moindre blessure se transforme en drame, le moindre échec est une condamnation.

Je prends mon ticket, je regarde les rails, les gens, le train qui arrive, je trouve une place. Ironie de la situation, il n’y a qu’ici que j’en trouve une. Je regarde par la fenêtre, le paysage défile de plus en plus vite et chaque bâtiment redevient une anecdote. Les pensées resurgissent. Le temps, au fond l’ensemble de notre perception est lié au temps, que l’on accorde aux choses, aux gens, à la vie. Et si le temps disparaissait? Si tous nos repères s’effaçaient, que se passerait-il? Cette question m’a trotté dans la tête pendant longtemps, au point de transformer mon esprit en blizzard. Chaque silence me fait entendre la tempête hurlant dans ma tête, comme un biologiste marchant à travers l’Antarctique, cherchant le chemin de sa base au milieu de la longue nuit de l’hiver austral. Quelque part ce hurlement avait quelque chose d’apaisant, il rompait avec la monotonie de la vie. Et dans ces vents puissants, parfois j’apercevais, des ombres, des formes, des idées, des concepts intéressants. Une sorte de musique profonde, l’écho du monde peut-être.

 

Peut-être suis-je simplement fou ou est-ce les autres? Comme tout le reste, est-ce que c’est réellement important? Parfois je me demande si les autres entendent ce blizzard rugir au fond d’eux aussi. Quand j’écoute certaines personnes ou les œuvres qu’ils créent, j’ai cette impression. Mais est-ce que c’est la même tempête ou avons-nous chacun notre monde intérieur? Peu importe, je repense à cette fille. Une parmi tant d’autres, et son sourire aussi merveilleux qu’il soit, une simple anomalie dans ma temporalité. C’est sa rareté qui la rend précieuse, je sais que la probabilité de revoir cette fille est infime et même si je pouvais forcer les choses, il y aura d’autres occasions. Nous sommes sept milliards d’individus sur la planète, avec une richesse et une diversité si grande, qu’on n’a jamais eu autant d’opportunités. Je me demande si nous n’accordons pas trop d’importance à l’amour? Une fille au milieu de la place vide, prend toute son importance, mais qui est-elle au milieu de la foule? Toute la difficulté de cette idée repose sur le fait que je ne peux pas aimer la foule entière… Et si je le pouvais? A moins que cette fille puisse rayonner au milieu des autres. Les gens défilent dans ma vie, comme les idées, comme les stations. Terminus, le paysage s’arrête, je contemple le reste du chemin. Les questions se gravent quelque part au fond de moi, traçant des allées dans mon esprit, comme dans une vaste bibliothèque. A cet instant, je suis moi-même un anonyme dans la foule, une inconnue dans l’univers. Ce que je fais à cet instant n’a aucune importance, pourtant ma simple présence affecte la foule, qui s’écarte pour me laisser passer.
Quelques secondes ont influencé la vie d’autres gens, peut-être ai-je même dévoilé une forme dans leur tempête personnelle? Qui sait? J’ai l’impression que nous sous-estimons l’importance que nous avons dans ce monde, autant que nous surestimons l’importance de ce monde. Cette idée voyage dans mon esprit comme un électron autour de son noyau. Elle tourne et tourne, sans direction précise, percutant les parois de mon crâne, accumulant les migraines. Cette idée m’obsède. Chaque jour, je regarde le monde, j’écoute et je comprends de moins en moins ce qu’il se passe. Je m’ennuie.  Alors j’ai voulu mettre en pratique mon expérience. Que se passerait-il si j’enlevais le temps de l’équation, qu’il n’y avait plus aucun repère? “La nuit porte conseil”, cet adage recelait une vérité plus profonde. Dans l’obscurité, nous voyons les choses sous un angle différent. Mais ce n’était pas suffisant, il y avait encore trop de repères. Il me fallait un endroit encore plus obscur. J’ai trouvé une grotte, un passage s’enfonçant dans la terre, si profond, que ni lumière, ni bruit ne pouvait y entrer. Au fond il y avait une petite cavité circulaire, au sol plat. Un endroit parfait pour expérimenter. Je pose mes affaires, installe une couverture sur le sol et m’assoit. J’éteins la lampe. A cet instant, je sens les derniers éclats de lumière quitter mes yeux, puis le silence se fait, l’air coule sur mes membres. A présent, seul le toucher me relie à la réalité.  Peu à peu une peur m’envahit, une terreur même, je suis pris d’un doute immense. Que se passait-il avant l’obscurité?

 

Je sais où je suis, mais en même temps j’hésite. J’agite les yeux, à droite, à gauche, tentant de percevoir quoi que ce soit. J’agite mes mains devant mes yeux. Je distingue une vague forme, mais je me demande si ce sont mes yeux qui perçoivent où mon esprit qui sait où j’ai placé mes mains?  Un bruit sourd résonne quelque part dans la grotte, je sais d’où il vient, au fond de moi-même, j’entends mon cœur battre:

Poum, Poum… Poum, Poum… Poum, Poum…”

Je peux sentir dans l’écho de mon être, la terreur résonner.  Je sens le sang voyager dans tout mon corps, de la pointe de mes pieds, au sommet de mon crâne. Un examen plus minutieux, me fait même percevoir le trajet. Je n’avais jamais écouté le monde comme j’écoute mon corps à cet instant. Quelques minutes se sont écoulées d’après mon esprit, mais aussi le nombre de battements. Je n’ai pas d’autres repères. Les sensations arrivent par dizaines, centaines, même des milliers de fourmillements. Je m’habitue à l’obscurité, plus d’obligations, plus personne à rassurer. Je suis juste moi à cet instant, je ne suis plus qu’une idée, bien avant le Big Bang. A cet instant, je doute de ma propre existence, mais quelque part je m’en moque, je suis bien. Mon dos frissonne et mon rythme cardiaque diminue. Le temps passe, ou ne passe pas. Je découvre des parties de mon corps alors qu’elles s’engourdissent. J’ai froid, j’ai faim, j’ai soif, j’ai… Je sens mon organisme effectuer sa danse digestive, distribuant mes dernières réserves. Peu à peu j’oublie mon corps, mes derniers repères s’effacent. “Alors c’est ça la mort?” La terreur resurgit un bref instant avant de céder la place à un état différent, une harmonie, je ne saurai le décrire autrement. A cet instant, je pourrai créer un nouveau monde ou détruire l’ancien, à cet instant, un grand pouvoir n’implique aucune responsabilité. Une heure, un jour, un mois? Je ne saurai dire le temps qui s’est écoulé avant de découvrir…
Une étincelle, quelque part, dans l’obscurité une lueur se rapproche. Elle brille, ou plutôt je la vois comme en plein jour, pourtant elle n’éclaire aucune paroi… Une bulle bleue, une sphère opaque. Plus elle se rapproche, plus elle laisse apparaitre une forme en son sein. A quelques dizaines de mètres de moi, j’aperçois un jeune homme souriant, au regard curieux, il me rappelle quelqu’un mais je ne saurai dire qui. Il a la peau dorée et semble nager dans la bulle. Je le regarde longuement, l’apparition est tellement étrange que je n’ai pas grand chose à dire sur le coup. J’admire simplement son existence, peut-être ai-je aussi oublié comment parler, dans l’obscurité.

 

“Qui suis-Je? Qui sommes-nous?”

 

La questionne résonne comme un écho lointain dans mon esprit, une voix résonnant avec des images plus qu’avec des mots. Je perçois vaguement l’image d’un miroir que je traverserai encore et encore. J’ai l’impression de me parler à moi-même pourtant il est là en face de moi, mais aussi quelque part en moi.

 

“ Dans ta langue d’origine principale, je m’appelle Noos, ou en français “idée”. Je suis un Hyperien, ton passé et ton futur. Le présent n’appartient qu’à toi.”

 

Il a sentis la question au fond de moi concernant l’importance de l’instant.

”Je suis un explorateur, nous sommes un explorateur. Explorer est la seule raison d’être de l’existence, découvrir, essayer, comprendre, s’adapter…”

Des flashs violents défilent dans mon esprit, c’était comme lire tous les manuels d’histoire, voir tous les documentaires jamais réalisés et en même temps être directement sur place, tout à la fois. C’était redécouvrir l’humanité sous un jour nouveau, tous ce qui s’était passé avant, jusqu’à ce que je sois entré dans cette grotte.

”Mais rien de ton futur, c’est à toi de l’écrire, ce qu’il se passera arrivera d’une façon ou d’une autre. L’univers n’a pas de destin, il essaye toutes les possibilités. Tu es seulement à la croisée de certains chemins, mais tu arriveras à destination. Je suis une multitude d’esprits réunis autour de leurs valeurs communes, tout comme tu existes par l’union des cellules de ton corps. Tel est l’évolution, chaque individus vit dans son coin, et réunit harmonieusement autour d’un projet commun, ils forment un nouvel être avec une conscience propre, découvrant des choses plus vastes, explorant l’univers toujours plus loin.”


”Je suis un de tes futurs, une possibilité parmi une infinité. Si ce n’est pas cette humanité, ça sera la suivante ou bien celle d’après. Le temps est une histoire qui se répète à travers la diversité sans jamais être la même. La fin n’est qu’un concept illusoire. Une histoire qui se finit commence nécessairement une autre.”

 

Une bande tourne dans mon esprit, un ruban de Moebius qui s’enlace dans des dimensions que je ne pourrai décrire avec des mots, à part peut-être dire que la fin de l’univers n’est qu’un point à son commencement.

”Je suis le fruit de vos enfants, et l’origine de vos ancêtres. J’ai vu plus de choses que toute ton humanité réunit ne peut concevoir. Mais au-delà, je ne saurai décrire quelle est ton existence autant que lorsque tu observes une bactérie au microscope. Cela n’enlève rien à ton potentiel, un jour aussi tu seras sans doute comme moi, ou autre chose, qui sait? Ton humanité est à un point crucial de son existence, où elle doit redéfinir entièrement ses priorités. Comprendre le cycle. La vie est une expérience. L’expérience de toute une vie, toutes les vies.”

 

A cet instant, je me vois volant au dessus de la forêt, observant les usines assemblant les matériaux, les voitures roulant sur les routes, les diplomates échangeant des mots autour de la planète, des gens hurlant sur les places, dans les bureaux, des couples s’enlaçant sous la couette, se jetant  des assiettes… Et puis, certains d’entres nous attendant quelque chose, quelque part, tout autour du globe. Je me suis vu assis dans cette grotte, puis quelque chose s’échapper de moi ou plutôt moi s’échappant de quelque chose.

”Hyperien, la quintessence de la technologie, la fusion de la nature et de la civilisation. Une graine cosmique, la réponse à tout, mon troisième cerveau, des terriens réunis autour de rien.


Il me montre le petit globe flottant au milieu de la bulle, un concentré de “vide”, plus noir que l’endroit où je suis.” Noos flotte autour, comme si la graine faisait partie de lui.

”Je fais partie d’elle, ce corps n’est qu’une manifestation rassurante pour communiquer avec toi. La graine est mon vaisseau, connectée à tout, au-delà du temps et de l’espace. Un jour tu comprendras peut-être qu’il existe des choses bien plus incroyables à découvrir que le cycle de la création et destruction, ce n’est qu’une phase intermédiaire. Des choses qui dépassent ta science moderne, tout comme les scientifiques du siècle précédent, pensaient n’avoir plus rien à apprendre après la machine à vapeur. Pour l’instant elles ne se manifestent qu’en termes de miracles ou de mirages. Des anomalies défiant vos connaissances. Pourtant malgré la théorie, elles défient la pratique.”

 

L’être dorée me sourit, rayonnant d’innocence comme ces enfants découvrant notre monde à leurs premiers jours. « Pourquoi venir me voir, est-ce un hasard ? »

 

”Il n’y a pas de hasards que des rencontres, tu es là où je devais être. Je suis heureux de t’avoir rencontré dans cette dimension, voyageur de l’obscurité. Tu es beau dans ton ignorance, mais un jour, tu seras magnifique dans tes connaissances. Patience et garde la foi, père.”

 

Le globe se rétrécit, il ne disparaît pas au loin, comme si il empruntait une dimension inconnus. Noos me salut, comme un ami qu’on quitte et qu’on sait qu’on ne reverra jamais. Je suis heureux mais aussi un peu triste de l’avoir rencontré. Je repense à notre conversation, quelque chose au fond de moi me dit que ce sont des conneries, mais une autre me dit d’avoir espoir, alors je repense au chat de Schrödinger. On nous donne le choix, mais pourquoi faire des choix? Pourquoi tout ne pourrait pas exister en même temps, une chose, son contraire, et d’autres choses? En faisant des choix, nous perdons des possibilités. J’aurais pu y penser plus longtemps si un courant d’air rauque ne s’engouffra pas dans mon estomac. Un gargouillement venu du fond des âges, comme si je n’avais pas mangé depuis une éternité.  Alors je ressens à nouveau mes mains, mes pieds, ma peau me brûle. Je tâtonne sur le sol de pierre, sensation étrange. Je sens le plastique de mon sac que je tire à moi, récupère ma lampe et l’allume. « Waaaaaah… » Je la recouvre immédiatement de ma main pour laisser filtrer doucement la lumière dans l’obscurité, retrouver mes repères et habituer mes yeux. Pas à pas, je retrouve la sortie, je m’arrête sous l’arche naturelle et admire le paysage. C’est une sensation étrange, non que je me souvienne de ce qu’est franchir l’utérus mais c’est comme une nouvelle naissance. Les couleurs sont différentes, les formes, les odeurs, les textures aussi. Je reste perplexe. Je n’ai ni montre, ni téléphone sur moi, je ne saurais dire combien de temps je suis resté au fond de la Terre. Remplis de doutes, de pensées et de sensations nouvelles, ou anciennes qui sait, je retrouve le chemin de la maison. Est-ce que je raconterais cette histoire à quelqu’un à mon retour? Qui voudrait l’entendre?

 

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